TOWER OF MEANING

Arthur Russell

En 1980, après avoir songé à Philip Glass, finalement trop occupé à travailler sur son propre opéra Satyagraha, Robert Wilson choisit Arthur Russell pour écrire la musique de son opéra Medea. C’est d’ailleurs Glass lui-même qui persuade alors Robert Wilson d’engager Arthur Russell. Russell est très heureux, mais à la fois très nerveux de la proposition qui lui est faite. La collaboration avec Robert Wilson sur Einstein on the Beach avait changé la vie de Philip Glass et Arthur Russell pouvait s’attendre à un impact similaire. Mais alors que l’écriture de la musique et son enregistrement étaient déjà bien avancés, la relation entre Russell et Wilson se détériore. Le metteur en scène reproche alors au compositeur de ne pas écouter ses suggestions, de  travailler trop lentement.
C’est Julius Eastman qui dirigea l’enregistrement des 70 minutes de musique composées presque intégralement de clusters tenus, sans tempo. Quelque chose de médiéval, presque immuable, évoquant les jeux de pouvoir, la paranoïa, la violence et le déclin - notions au coeur de la pièce d’Euripide. Une composition à part dans l’oeuvre d’Arthur Russell, dans laquelle les secrets se cachent dans les interstices, et qui, contrairement à ses différents travaux, ne possède pas vraiment de narration, de point culminant, ni cette sorte de pulsation sous-jacente venant de la pop music. Comme une mosaïque abîmée, une oeuvre qui laisse à penser qu’Arthur Russell aurait excellé en creusant du côté du champs des nouvelles musiques minimales.   
Selon Wilson, ce qui allait devenir Tower of Meaning ne marchait pas. Mais probablement plus qu’une question de musique, les tensions et les incomprehensions venaient de deux personnalités qui ne s’accordaient pas, plus. Robert Wilson demanda finalement à Gavin Bryars d’écrire à nouveau de la musique, prétextant qu’il n’arrivait pas à obtenir de Russell ce qu’il désirait.
C’est finalement Philip Glass en personne qui sortit les bandes en 1983 sur Chatham Square, son propre label.    
Plein de regrets, Arthur écrivit une lettre à Robert Wilson, qui contenait à peu près ceci - 

 

« La nuit dernière j’ai rêvé que l’on brisait la glace et devenait ami. Tout le monde est en colère. Je sais que tu déchireras sûrement cette lettre. Je ne voulais vraiment pas nuire à ton spectacle, je luttais simplement contre cette impuissance à travailler plus vite. J’ai toujours cru qu’au final tu serais content de la musique, mais aujourd’hui je suis désolé, et toi en colère ».

 

Mais cette lettre n’a jamais été envoyée…

 

L’inébranlable éclectisme d’Arthur Russell nous montre qu’il devrait être considéré au même plan que Captain Beefheart, John Cage, Charles Ives, Harry Partch, Steve Reich, LaMonte Young, Frank Zappa et d’autres ayant contribué à cette forte tradition nord-américaine du compositeur franc-tireur (non conformiste/dissident).
Peut-être parce qu’il était trop ouvert, Russell manquait de cette singularité et de cette ambition que d’autres francs-tireurs de son époque avaient, et il en paya le prix par sa personnalité effacée. « Ce qu’ont fait Philip Glass et Steve Reich en particulier, et LaMonte Young aussi dans son genre, c’est apporter du sens au concept de marque dans la musique » commente Peter Gordon. « Les sons de Glass ou Reich étaient et resteront toujours identifiables. Leur propre progression s’est faite au sein d’un ensemble de paramètres qu’ils se sont assez tôt imposés à eux-mêmes. » John Gibson ajoute que Glass et Reich avaient développé « une sorte de rigidité dans ce qu’ils faisaient » visant à établir leur réputation. « Terry Riley fit de même, et LaMonte Young en possessif ultime, faisait sien le terrain du drone et du tempérament » , ajoute-t-il. « Tous protégeaient leur terrain. Au contraire, Russell montrait si peu d’intérêt au fait de faire deux fois la même chose que son approche rigoureusement éclectique était toujours en question jusque la fin de sa vie. »
(…) Donald Murk : « tout ce qu’il touchait s’imprégnait de sa vision globale. Il aurait probablement eu plus de succès s’il avait concentré cette vision sur des choses précises ».  
Dès qu’il pouvait, Russell travaillait sans hiérarchie, inter-connecté, de façon horizontale, explorant la composition orchestrale, les musiques pop/folk/rock, disco/dance - travaillant toujours ces musiques simultanément. Il favorisait les cultures qui incluaient plutôt qu’excluaient, et se consacrait plus aux cultures non-dominantes (féminine, noire, gay). La manière de se concentrer que possédait Arthur et ses pairs sur le fait de produire de la bonne musique en établissant des relations fondées sur la collaboration et la non-exploitation apparaît comme un guide pour une vie éthique et créative. (extrait de l’épilogue du livre de Tim Lawrence)

 

ensemble 0 s’associe à AUM grand ensemble pour jouer Tower of Meaning (1983) d’Arthur Russell.

 

Durée : 60'

 

Avec : Sophie Bernado (bassoon), Cyprien Busolini (viola), Melaine Dalibert (piano), Jozef Dumoulin (Fender Rodhes, synthesizer), Céline Flamen (cello), Stéphane Garin (percussion, artistic co-direction), Ellen Giacone (voice), Jean-Brice Godet (bass clarinet), Amélie Grould (vibraphone), Alexandre Herer (electronics), Tomoko Katsura (violin), Julien Pontvianne (saxophones, orchestration, artistic co-direction), Christian Pruvost (trumpet)
Production: ensemble 0 / AUM grand ensemble / Variations festival - Le Lieu Unique, scène nationale de Nantes
Performances passées : Variations festival (Lieu unique, Nantes)

Pro

1/4