FEMENINE

Julius Eastman

Le travail de ce compositeur-chanteur-pianiste-danseur, fascinant, singulier, provocateur aussi (en témoignent les titres de ses oeuvres comme Evil Nigger ou Gay Guerrilla), entre musique contemporaine répétitive et disco naissante, est redécouvert depuis une dizaine d’année notamment grâce au travail de recherche qu’a initié la compositrice Mary Jane Leach.
Jusqu’en 1981, Julius Eastman se retrouve au coeur de la vie artistique foisonnante de l’Université de Buffalo puis de Manhattan, qui le voit notamment jouer avec Meredith Monk ou voyager vers l’Europe pour une tournée en solo (voix/piano). Il fait alors partie d’une génération de musiciens qui décloisonnent peu à peu les styles de musiques tout en digérant en direct tout ce qui se créé alors, de Earth Wind and Fire à LaMonte Young.
Pendant l’hiver 1981-82 il se expulser de son appartement par la police, qui au passage détruit la plupart de ce qu’il possède - dont partitions et enregistrements. Il ne fait pas grand chose pour retrouver ces documents, voyant dans cet événement un signe de plus pour se rapprocher d’une sorte d’ascétisme à laquelle il tend chaque jour un peu plus, le faisant abandonner progressivement la vie musicale New-Yorkaise. Il se retrouve à la rue, vivant notamment dans le parc de Tompkins Square, dans l’East Village. Il meurt 9 ans plus tard, en 1990 à l’âge de 49 ans, seul, à l’hôpital de Buffalo, sans que personne ne s’en aperçoive pendant presque une année.

« La fin sonne comme les anges libérant les cieux… devrions-nous parler d’euphorie? »

C’est Julius Eastman lui même qui parle de sa pièce Femenine, une oeuvre comme une grande et lente respiration possédant quelque chose d’informel tout en plongeant l’auditeur dans un état proche de l’hypnose.
Quatre éléments en forment une base quasiment immuable: un timing précis, un réservoir de note (les six premières notes de la gamme de mi bémol majeur), un court motif répété inlassablement au vibraphone, et des clochettes activées mécaniquement, chacune à un tempo légèrement différent - rappelant le Poème symphonique pour 100 métronomes de György Ligeti - créant un processus constant de déphasage entre elles et avec le vibraphone. Le reste n’est que squelettes de figures mélodiques, rythmiques, à varier à volonté, à ne jamais figer dans l’écrit.
La dernière version connue de Femenine jouée de son vivant se déroula en Juin 1975 à la Buffalo Albright-Knox Art Gallery. Une version donnée simultanément, mais dans un autre espace du musée, avec une autre pièce dont on n’a à ce jour retrouvé aucune trace, intitulée Masculine.
Eastman n’imposait rien, proposait, essayait beaucoup. II insistait sur le fait que les compositeurs devaient jouer leur propre musique. Ressusciter une pièce comme Femenine, pour laquelle la transmission orale restera toujours beaucoup plus importante que n’importe quelle partition, peut être vu comme une sorte de violation de l’esprit de la musique.
Mais l’autre alternative, c’est le silence et l’oublie.

Commande du Lieu Unique (Nantes) pour le Festival Variations 2019, une partie du AUM grand ensemble s’associe à l’ensemble 0 pour recréer cette pièce majeure de Julius Eastman, écrite en 1974.

Durée : 70’

 

Avec : Sophie Bernado (bassoon), Cyprien Busolini (viola), Melaine Dalibert (piano), Jozef Dumoulin (Fender Rodhes, synthesizer), Céline Flamen (cello), Stéphane Garin (percussion, artistic co-direction), Ellen Giacone (voice), Jean-Brice Godet (bass clarinet), Amélie Grould (vibraphone), Alexandre Herer (electronics), Tomoko Katsura (violin), Julien Pontvianne (saxophones, orchestration, artistic co-direction), Christian Pruvost (trumpet)
Production : ensemble 0 / AUM grand ensemble / Variations festival - Le Lieu Unique, scène nationale de Nantes
Performances passées : Variations festival (Lieu unique, Nantes)

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